Pourquoi le mouvement corporel devient un avantage compétitif à l'ère de l'intelligence artificielle

L'intelligence artificielle transforme déjà notre manière de travailler. Elle rédige, synthétise, analyse ou programme en quelques secondes des tâches qui demandaient auparavant plusieurs dizaines de minutes. Les gains de productivité sont désormais largement démontrés. Pourtant, une question reste largement absente des débats : comment préserver les capacités humaines qui permettront d'utiliser cette intelligence artificielle avec discernement ?

L'intelligence artificielle transforme déjà notre manière de travailler. Elle rédige, synthétise, analyse ou programme en quelques secondes des tâches qui demandaient auparavant plusieurs dizaines de minutes. Les gains de productivité sont désormais largement démontrés. Pourtant, une question reste largement absente des débats : comment préserver les capacités humaines qui permettront d'utiliser cette intelligence artificielle avec discernement ?

L'intelligence artificielle nous fait gagner du temps… mais que faisons-nous de ce temps ?

Les premières études sur l'intelligence artificielle générative montrent des gains de productivité significatifs dans de nombreuses activités intellectuelles. Ce temps gagné est rarement utilisé pour ralentir. Il est presque toujours réinvesti dans davantage de production, davantage d'analyses, davantage de réunions ou davantage de sollicitations.

Dans le même temps, certaines activités qui rythmaient naturellement nos journées disparaissent progressivement. Nous nous déplaçons moins pour aller chercher une information, nous échangeons moins spontanément avec nos collègues ou nous réfléchissons moins souvent autour d'un tableau. L'IA rapproche tout de notre écran.

C'est une avancée remarquable. Mais c'est aussi une évolution silencieuse de notre manière de travailler : plus nous gagnons en efficacité, plus nous risquons de passer de longues périodes immobiles face à un flux continu d'informations.

Notre cerveau n'a jamais été conçu pour traiter autant d'informations sans bouger

Le véritable changement n'est peut-être pas l'automatisation des tâches, mais l'accélération du rythme cognitif. En quelques minutes, l'intelligence artificielle peut générer plusieurs synthèses, proposer différents scénarios ou répondre à des dizaines de questions. Notre capacité à accéder à l'information augmente considérablement. En revanche, notre cerveau reste soumis aux mêmes limites physiologiques qu'hier.

Les neurosciences montrent depuis plusieurs décennies que le mouvement participe directement au fonctionnement de nos capacités cognitives. Marcher stimule la créativité. Interrompre régulièrement les périodes assises améliore l'attention et certaines fonctions exécutives. Les activités synchronisées renforcent la coopération. Le mouvement n'est donc pas une récompense après le travail ; il fait partie des conditions qui permettent au cerveau de fonctionner efficacement.

À l'inverse, lorsque la charge mentale augmente tandis que le corps reste immobile pendant de longues périodes, le système nerveux tend à s'installer dans un état de stress plus durable. Et ce stress chronique ne modifie pas seulement notre état physique : il influence également notre manière de raisonner.

Le stress renforce nos biais… et l'IA peut les conforter

Les travaux de Daniel Kahneman ont montré que lorsque nos ressources cognitives sont limitées, notre cerveau s'appuie davantage sur des raccourcis mentaux. Le stress, la surcharge cognitive ou la fatigue favorisent ainsi le recours à des heuristiques qui peuvent conduire à des biais de raisonnement, comme le biais de confirmation, la focalisation sur les informations les plus saillantes ou la recherche de réponses qui confortent nos intuitions.

Ce phénomène prend une dimension nouvelle avec l'intelligence artificielle. Les modèles génératifs apprennent à partir de données produites par les humains. Ils peuvent donc reproduire, et parfois amplifier, certains biais présents dans ces données. Si, dans le même temps, notre propre stress nous rend moins disponibles pour remettre en question les réponses proposées, un cercle discret peut s'installer : nous cherchons des réponses qui confirment nos intuitions, et l'IA nous propose des raisonnements issus de données qui reflètent déjà, en partie, ces mêmes biais.

Le risque n'est donc pas que l'intelligence artificielle pense à notre place. Le risque est que nous exercions de moins en moins notre capacité à prendre du recul sur ce qu'elle nous propose.

Le prochain avantage compétitif sera peut-être... physiologique

Le Plan Santé au Travail 2026-2030 reconnaît désormais la sédentarité comme un risque professionnel et prévoit d'accompagner les entreprises dans la prévention de ses effets ainsi que dans la promotion de l'activité physique. Cette évolution traduit une prise de conscience importante : les conditions physiques dans lesquelles nous travaillons influencent directement notre capacité à décider, à coopérer et à performer durablement.

À chaque révolution technologique, certaines compétences perdent de leur valeur tandis que d'autres deviennent plus stratégiques. L'intelligence artificielle automatisera une part croissante de nos tâches cognitives. En revanche, elle ne remplacera ni notre capacité à réguler notre stress, ni notre discernement, ni notre aptitude à coopérer, à créer ou à prendre des décisions complexes.

Les entreprises qui tireront le meilleur parti de l'intelligence artificielle ne seront probablement pas seulement celles qui disposeront des meilleurs algorithmes. Elles seront aussi celles qui sauront préserver leur infrastructure humaine : un système où le mouvement, la récupération, la qualité des interactions et la régulation du stress ne seront plus considérés comme des sujets de bien-être, mais comme des conditions de la performance.

À mesure que l'intelligence artificielle gagnera en puissance, le mouvement corporel ne deviendra pas moins important. Il pourrait bien devenir l'un des derniers avantages compétitifs que les organisations ne pourront pas automatiser.

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© Estelle Chauvey pour les photos des auteurs