Télétravail : ce que l’immobilité fait à votre vigilance

Le télétravail a supprimé bien plus que les trajets : il a effacé des régulations invisibles qui soutenaient notre vigilance et notre créativité. Et si la fatigue diffuse que vous ressentez ne venait pas de la charge… mais de l’immobilité ?

Le télétravail a profondément modifié nos journées. Il a supprimé des contraintes évidentes — les transports, certaines interruptions, le bruit ambiant — et donné davantage d’autonomie. Sur le plan logistique, beaucoup y ont gagné en efficacité.

Et pourtant, quelque chose a changé dans la manière dont nous terminons nos journées. Ce n’est pas forcément une surcharge spectaculaire. C’est plutôt une vigilance qui ne redescend pas complètement, une sensation de rester mobilisé plus longtemps que nécessaire.

La charge n’a pas toujours augmenté.
L’état, lui, s’est transformé.

Ce qui a disparu sans que nous le remarquions

Avant le télétravail, nos journées comportaient naturellement des transitions physiques. Marcher jusqu’à une salle de réunion, traverser un bâtiment, descendre un escalier, sortir quelques minutes entre deux rendez-vous. Ces déplacements n’étaient pas pensés comme des outils de régulation, mais ils remplissaient cette fonction. Ils permettaient au corps d’intégrer ce qui venait de se passer et d’ajuster l’état interne avant d’entrer dans la séquence suivante.

À distance, ces transitions se sont raréfiées. Une réunion s’achève et la suivante commence presque immédiatement, dans la même posture, face au même écran. Le sujet change, les interlocuteurs aussi, mais le corps reste installé dans une continuité. Le mental bascule d’un dossier à l’autre sans que l’organisme ait bénéficié d’un véritable changement de rythme.

Cette disparition des micro-transitions modifie profondément la manière dont la journée est vécue.

Activité physique et sédentarité : deux réalités différentes

Lors du webinaire “Télétravailleurs en mouvement”, animé par Louis Duroulle pour Assurance Prévention, aux côtés de David Thivel — co-directeur de la Chaire Santé en Mouvement de la Fondation Université Clermont Auvergne — un point revenait avec insistance : il faut distinguer activité physique et sédentarité.

On peut pratiquer une activité sportive deux ou trois fois par semaine et rester sédentaire le reste du temps.

L’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire) estime que 95 % des adultes en France sont exposés à un risque pour la santé en raison d’un manque d’activité physique ou d’un excès de sédentarité. Elle souligne également qu’au-delà de 7 à 8 heures passées assis par jour, les risques augmentent significativement, indépendamment de la pratique sportive.

La sédentarité correspond précisément à ces longues périodes immobiles, souvent associées à une forte sollicitation cognitive. C’est ce que le télétravail a accentué : moins de déplacements, moins de variations posturales, moins de transitions naturelles.

Les conséquences ne sont pas uniquement métaboliques. Elles concernent aussi la régulation du système nerveux (en particulier notre vigilance et notre capacité d'adaptation).

Rester longtemps dans la même posture, concentré face à un écran, maintient un niveau d’activation modéré mais continu. La respiration devient plus superficielle, l’attention se resserre, le tonus de fond augmente légèrement. Ce n’est pas un état d’alerte aiguë, mais une mobilisation persistante qui finit par devenir la norme.

Cette disparition des micro-transitions modifie profondément la manière dont la journée est vécue.

Une créativité plus faible sans mouvement

Lors du webinaire, nous partagions un exemple très concret : le brainstorming.

En présentiel, les échanges sont souvent plus dynamiques. On se lève, on écrit au tableau, on circule dans la pièce, les idées s’enchaînent avec un rythme plus incarné. Le mouvement fait partie de la dynamique créative.

En visioconférence, les corps restent fixes. Les regards sont focalisés sur l’écran. Les prises de parole sont plus séquencées. Très souvent, le nombre d’idées produites diminue et leur variété se réduit.

Ce n’est pas uniquement un effet psychologique. L’immobilité influence la qualité de la pensée. Les travaux en neurosciences montrent que la flexibilité cognitive dépend de l’alternance entre engagement et récupération, entre focalisation et ouverture. Le mouvement participe à cette oscillation.

Lorsque les transitions disparaissent, la journée devient continue. Et cette continuité a un coût invisible : moins de créativité, moins de nuance, une capacité d’écoute légèrement altérée.

Réintroduire de l’alternance

Le télétravail n’est pas en cause en tant que tel. Ce qui fragilise la vigilance, c’est l’absence de variations incarnées.

Réintroduire de l’alternance ne suppose pas de transformer radicalement l’organisation. Cela peut passer par des gestes simples : se lever réellement entre deux réunions, changer de pièce, marcher quelques minutes sans téléphone, introduire un moment debout dans un brainstorming à distance, varier volontairement la posture avant un arbitrage important.

Ces ajustements recréent une oscillation physiologique. Ils permettent au système nerveux de redescendre, puis de se remobiliser de manière plus fine.

À distance, l’enjeu devient aussi collectif. Une équipe qui enchaîne les visios sans transition adopte progressivement un rythme plus tendu. Introduire quelques minutes de mouvement partagé ou un changement de posture en début de réunion peut transformer la qualité d’écoute et la coopération plus efficacement qu’un nouvel outil numérique.

Le télétravail a supprimé certaines contraintes visibles. Il a aussi effacé des régulations implicites qui soutenaient notre vigilance. Les réintroduire consciemment n’est pas un détail organisationnel ; c’est une condition pour préserver clarté, créativité et coordination dans la durée.

Regarder le webinaire "Télétravailleurs en Mouvement : les clés de la sédentarité"