Pourquoi la standardisation du travail fatigue les équipes
Dans l’article précédent, nous avons vu que les individus n’entrent pas tous dans l’action de la même manière. Ces différences influencent directement l’énergie disponible, la clarté de la pensée et la qualité de l’action. Une question devient alors inévitable : si les personnes fonctionnent différemment, pourquoi les organisations continuent-elles à organiser le travail comme si tout le monde devait agir de la même manière ?


Une logique héritée de l’histoire des organisations
La plupart des entreprises modernes reposent encore sur une architecture pensée au début du XXᵉ siècle. Le taylorisme et l’organisation scientifique du travail ont permis d’industrialiser la production en standardisant les gestes, les procédures et les rôles. Dans un environnement où l’objectif principal était d’augmenter la productivité de tâches répétitives, cette approche a été extrêmement efficace.
Mais cette logique s’est progressivement étendue bien au-delà des chaînes de production. Les descriptions de poste, les procédures et de nombreux modèles de management continuent aujourd’hui de supposer qu’une tâche peut être définie de manière uniforme et exécutée de la même façon par tous.
Le contexte économique a pourtant profondément changé. L’intelligence artificielle est désormais capable d’automatiser des analyses, de traiter des volumes considérables de données et de produire des synthèses à une vitesse inégalée. Dans ce nouvel environnement, l’avantage concurrentiel ne repose plus uniquement sur l’optimisation des processus.
Il se déplace vers ce que les machines reproduisent difficilement : la capacité à percevoir les situations, à coopérer, à s’adapter, à créer et à décider dans des contextes incertains.
Autrement dit, nous assistons à un changement de paradigme. Pendant un siècle, les organisations ont cherché à réduire les différences individuelles pour rendre le travail plus prévisible. Dans un environnement complexe, la performance dépend de plus en plus de la capacité à mobiliser les qualités humaines et relationnelles des équipes — et donc à reconnaître les forces spécifiques de chacun.
Ce que la recherche en management observe aujourd’hui
Les travaux de Gallup sur les forces individuelles indiquent par exemple que les collaborateurs qui connaissent et utilisent davantage leurs talents naturels sont significativement plus engagés dans leur travail que ceux qui doivent en permanence compenser leurs zones de moindre aisance (Business-unit-level relationship between employee satisfaction, employee engagement, and business outcomes, Harter et al., 2002).
D’autres recherches, notamment celles d’Amy Edmondson (Psychological Safety and Learning Behavior in Work Teams, 1999) sur la sécurité psychologique dans les équipes, montrent que les collectifs fonctionnent mieux lorsque les individus peuvent exprimer leurs idées, ajuster leurs comportements et apprendre ensemble face aux situations nouvelles. Dans ces environnements, la diversité des manières de percevoir, d’agir et de décider devient une ressource plutôt qu’un problème à corriger.


Ce que le sport de haut niveau nous apprend sur la performance collective
Cette logique est depuis longtemps intégrée dans le sport de haut niveau. Les équipes performantes ne cherchent pas à uniformiser les joueurs. Elles cherchent au contraire à comprendre les préférences naturelles de chacun afin que chaque joueur puisse exprimer pleinement son potentiel.
Le jeu collectif devient alors un travail de synchronisation : des styles différents, des rythmes différents et des manières différentes de percevoir et d’agir qui s’articulent dans des contextes de jeu qui évoluent en permanence.
Dans une équipe sportive, personne ne demande à tous les joueurs d’agir de la même manière. On cherche au contraire à comprendre comment leurs différences peuvent s’assembler pour produire du jeu.
Dans les organisations, on observe un phénomène similaire. Une mission qui correspond aux préférences naturelles d’un collaborateur mobilise peu d’énergie et paraît fluide. La même mission peut demander beaucoup plus d’effort à une autre personne, non pas par manque de compétence, mais parce qu’elle sollicite des modes d’attention, de décision ou d’action qui ne sont pas les siens.
Lorsque ces différences ne sont pas reconnues, elles sont souvent interprétées comme des problèmes d’engagement ou de motivation, alors qu’elles relèvent simplement de dynamiques individuelles différentes.
C’est précisément à ce niveau que les dynamiques motrices et cognitives deviennent intéressantes à observer dans les organisations. Comprendre comment chacun mobilise naturellement son attention, son mouvement et son action permet de mieux répartir les rôles, d’éviter certaines fatigues inutiles et de renforcer la coordination collective.
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À l’inverse, lorsque l’organisation impose des cadres trop uniformes, une partie importante de l’énergie des équipes est mobilisée non pas pour résoudre les problèmes, mais pour s’adapter au cadre lui-même.


Ce que certaines organisations ont déjà compris
Depuis plusieurs décennies, plusieurs armées ont développé des formes de commandement appelées mission command. Le principe consiste à définir clairement l’intention stratégique tout en laissant aux unités une autonomie d’adaptation sur le terrain.
Dans ce modèle, la performance ne repose pas sur l’application mécanique d’un plan détaillé, mais sur la capacité des individus à interpréter une situation et à prendre des décisions pertinentes dans un contexte changeant.
Pour fonctionner, ce système suppose que les responsables connaissent les forces de leurs équipes et distribuent les responsabilités en conséquence. Les unités les plus efficaces ne sont pas celles où tout le monde agit de la même manière, mais celles où des manières différentes de percevoir et d’agir peuvent se compléter.
La diversité devient alors une ressource opérationnelle.
De la standardisation à l’individuation
Ces évolutions posent une question importante pour les organisations civiles : si la performance dépend de plus en plus de la capacité à s’adapter à des situations complexes, pourquoi continuer à organiser le travail comme si les individus étaient interchangeables ?
Certaines entreprises ont tenté d’explorer d’autres modèles. Des organisations comme Zappos ont expérimenté l’holacratie, un système de gouvernance qui redistribue l’autorité dans des rôles évolutifs plutôt que dans des postes fixes, afin de rendre l’organisation plus adaptable.
D’autres réflexions, popularisées par les travaux de Frédéric Laloux sur les organisations “opales”, proposent de créer des environnements où les individus peuvent agir avec davantage d’autonomie et de responsabilité collective.
Ces approches ont ouvert des pistes intéressantes, mais elles ont parfois été idéalisées. Dans la pratique, leur mise en œuvre s’avère souvent complexe. L’holacratie peut générer une organisation difficile à piloter, et les modèles d’organisations opales supposent des niveaux de maturité collective qui ne sont pas toujours présents dans les entreprises. Dans certains contextes très opérationnels ou réglementés, ces modèles peuvent même créer de nouvelles formes de confusion.
L’enjeu n’est donc pas de supprimer les cadres organisationnels, mais de les adapter. Comme dans le sport, certaines disciplines reposent sur des structures très codifiées, d’autres laissent plus de place à l’improvisation. Dans tous les cas, la performance collective dépend de la manière dont les forces et les préférences des individus peuvent s’articuler à l’intérieur du cadre.
Lorsque l’organisation reconnaît ces différences, elles cessent d’être des obstacles : elles deviennent un levier de synchronisation et de performance collective.
Vers une nouvelle lecture de la performance collective
La performance collective ne dépend pas uniquement des compétences individuelles. Elle dépend aussi de la manière dont les différences entre les personnes peuvent s’articuler.
Certaines équipes parviennent à se mettre en phase et à agir avec une étonnante fluidité, même dans des situations complexes. D’autres accumulent tensions silencieuses, incompréhensions et fatigue collective.
La différence tient rarement aux compétences individuelles. Elle tient surtout à la manière dont les dynamiques humaines parviennent — ou non — à se synchroniser dans l’action.
C’est précisément cette question que nous aborderons prochainement : comment certaines équipes parviennent à se mettre en phase pour agir avec fluidité, même dans des environnements incertains.